En cachette on mange de la viande de brousse la peur au ventre

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«Par crainte d’Ébola, l’interdiction de la viande de brousse est en vigueur depuis avril 2014 en Côte d’Ivoire. Mais elle est de moins en moins respectée, et les aficionados sont prêt à risquer cinq ans de prison pour déguster leur plat préféré.»

À Abidjan, dans un maquis quelconque du quartier de Yopougon, à l’abris d’un dédale de ruelles sinueuses, Marcel, qui a voulu conserver son anonymat, chuchote quelques mots à l’oreille de la propriétaire : «C’est pour la commande d’hier». Hochement de tête et échange de regards. La patronne revient bientôt et dépose sur la table en plastique un grand plat aux senteurs épicées. Échauffés par plusieurs litres de bières, quelques habitués de l’endroit lorgnent sans scrupules les assiettes qui se remplissent. On leur rajoute des couverts.

La scène serait réjouissante si tous ne risquaient pas jusqu’à cinq ans de prison pour s’adonner à un trafic potentiellement mortel. Drogues ? Armes ? Non ! Après l’apparition de l’épidémie Ébola dans les forêts guinéennes en décembre 2013, la viande de brousse a été interdite en Côte d’Ivoire, bien qu’aucun cas n’ait été enregistré dans le pays. On la suspecte d’être un vecteur du virus.

Mais pour certains, pas question de dire adieu à l’agouti, au hérisson, au pangolin, au singe, à la civette ou à la chauve-souris. Marcel en mange souvent : «C’est un plat dominical, très apprécié des Ivoiriens». La propriétaire approuve : «C’est bon, et il n’y a pas Ebola là dedans !». Pourquoi alors, la viande est-elle interdite ? «C’est une décision politique», affirme-t-elle, «il fallait bien que l’État prenne des mesures pour rassurer les gens».

Au début de l’interdiction, en avril 2014, alors que l’épidémie d’Ébola menaçait d’atteindre Côte d’Ivoire, les contrôles étaient fréquents. Ousmane, propriétaire d’un maquis dans le marché de Treichville, à Abidjan, en témoigne : «Quand ça a été interdit, les policiers venaient fouiller la sauce dans les plats. Alors maintenant, les vendeurs font attention, c’est caché dans le marché. Mais on peut en trouver partout : à Abobo, à Koumassi, à Adjamé, à Yopougon… La viande arrive à Abidjan, camouflée sous des fruits et légumes ». Ce que nient les autorités.

Au centre du marché de Treichville, l’endroit où l’on vendait ces viandes est désormais désert. Le coin est trop connu des policiers. Quelques «mamans» se sont reconverties dans la vente de porcs, de piments ou d’escargots. «Y a pas Ebola dans escargot, si ?» tente de se rassurer l’une d’entre elles. Les autres sont parties.

Derrière une table crasseuse où sèchent des pieds de porcs grisâtres, Fidèle Mady s’exaspère : « On sait pas pourquoi ils ont interdit ça ! Moi je gagnais la moitié de mes revenus avec ça. Pendant les fêtes surtout, ça nous aidait beaucoup. Maintenant il y a plein de mamans qui restent à la maison car elles ne peuvent plus en vendre. »

Si la mesure a contraint certains à stopper leur activité, elle contribue à la fortune des autres. À Abidjan, sur le marché noir, les prix ont quasiment doublé. Compter 18 000 F CFA pour un agouti entier, contre 8 000 FCFA avant l’interdiction. Sur le marché de Treichville, Ousmane faisait payer 1 000 F CFA pour une assiette de viande de brousse. Aujourd’hui, il faut débourser 2 000 F CFA, réserver à l’avance et manger « la peur au ventre », comme le dit Ousmane.

À l’intérieur du pays, l’interdiction a encore plus de mal a être appliquée. Le docteur Pokou, chef de projet pour la prévention d’Ébola à l’ASAPSU (Association de Soutien à l’Autopromotion Sanitaire et Urbaine), reconnaît que le commerce de viande de brousse subsiste dans certaines localités où il travaille, notamment à Yamoussoukro, Divo et Touba. Il oriente son travail de sensibilisation vers les chasseurs, car «avec les personnes qui découpent la viande, ce sont les plus exposés au risque», dit-il. De fait, le virus est censé mourir après cuisson de la viande. «Dans les villages, les populations nous disent qu’ils n’ont pas d’argent pour acheter de la viande normale. Les animaux de brousse constituaient leur seul apport en protéine» ajoute-t-il.

Yao est agriculteur dans un petit village non loin de Toumodi, au sud-est de Yamoussoukro. Il avoue ne pas comprendre cette interdiction. «On mange ça depuis la nuit des temps, ça n’a jamais tué personne». En plus de le nourrir, la viande de brousse lui apporte des revenus supplémentaires. Le matin même, il a abattu deux agoutis. Deux personnes sont venus d’Abidjan pour les lui acheter. Pour lui, hors de question d’arrêter cette activité, alors que le gibier n’a pullule littéralement en brousse, détruisant au passage les cultures des villageois.

Charles Bouessel

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Albert Best

Atcho Albert GBA est chercheur en sciences de la communication à l’université AO de Bouaké. Membre du groupe de recherche sur le numérique à Bouaké (GERN-LAB), il nourrit un grand intérêt pour le numérique. Il a une expérience avérée du développement d’applications, des réseaux informatiques et des bases de données. Il apporte son expertise aux PME par la maintenance de système informatiques et aux ONG dans la conception des systèmes d'information et de communication.